Interview du président, Hugues Henry, réalisé par Guillaume Narguet, journaliste à Radio Prague :
Guillaume Narguet :
Pourquoi vouloir s’intéresser au rugby dans les pays d’Europe centrale et orientale, où l’on sait qu’il s’agit d’un sport mineur, très loin, en termes de popularité et de pratique, derrière tous ou presque tous les autres sports collectifs ? Alors pourquoi ce choix de l’Europe de l’Est ?
Hugues Henry : D’abord, la première question est de savoir s’il doit rester si minoritaire et si loin. L’autre question est une question de famille, au sens un peu large. En France, il y a eu des pionniers dans les années 1960 dans des régions un peu difficiles, comme la région parisienne, où ce n’était pas reconnu et c’était très loin. Aujourd’hui, le rugby français est en pleine explosion, se développe très vite à la fois au niveau national et dans son audience internationale. Et quand on regarde ce qui se passe par ici, en République tchèque par exemple, on s’aperçoit qu’il y a des gens vraiment passionnés mais qui sont un peu seuls dans leur coin et ne sont pas reconnus. Donc, c’est une façon de dire : ‘on partage la même passion, ils sont très loin, et comment peut-on leur tendre la main en terme de compétences, comment peut-on essayer d’apporter quelques compétences sportives à ces gens-là pour que progressivement le niveau s’élève ?’ On a été minoritaires chez nous aussi, on l’est toujours mais beaucoup moins quand même, eux sont très minoritaires chez eux, et nous menons donc un peu le même combat. Et comme c’est la même famille du rugby, tendons-nous la main !
On parlera un peu plus tard de tous ces passionnés tchèques de rugby. On va revenir pour l’instant à un élément que vous avez évoqué dans votre première réponse : l’histoire du rugby mondial, les résultats de la dernière Coupe du monde l’ont encore prouvé, se résume finalement depuis toujours à une confrontation entre le Nord et le Sud.
Pensez-vous que le développement du rugby mondial passe par l’Est de l’Europe ?

J’en suis absolument certain, entre autres raisons parce que lorsque l’on prend en comparaison des sports comme le football, qui met actuellement de gros moyens en œuvre sur l’Asie pour aller plus loin dans son développement, le rugby aura forcément quelques difficultés. Il y a en effet des passages obligés dans le rugby, essentiellement des données d’ordre physique. Et je suis persuadé que justement en Europe centrale et orientale, il y a un très gros potentiel. On voit arriver des pays qui avaient déjà une forte culture rugby, je pense à la Roumanie et à la Géorgie, mais qui ont un modèle de développement basé sur l’externe puisque leurs joueurs s’en vont. Ils jouent en France pour revenir ensuite constituer une bonne équipe nationale, mais il n’y pas grand-chose derrière. L’idée, ici, est d’essayer d’élever sportivement le niveau du championnat. Tant mieux si après des joueurs vont jouer en France mais ce n’est pas l’objectif. L’objectif est de faire progresser les joueurs pour donner une équipe nationale un peu plus forte, dont on parle un peu plus, et d’avoir un niveau de championnat intéressant.
On l’a évoqué : le rugby à l’Est, aujourd’hui, c’est essentiellement la Géorgie, la Roumanie et à un degré moindre la Russie. Pourquoi donc ne pas avoir choisi ces pays-là qui ont aussi besoin d’aide pour continuer à progresser ?

D’abord parce que culturellement, il existe déjà des liens très forts entre la France et la Roumanie et entre la France et la Géorgie. Je crois que lors de la Coupe du monde, 100 % des joueurs géorgiens évoluaient dans un championnat français. Pour la Roumanie, ce n’est pas loin d’être pareil. Je ne dis pas qu’il n’y pas de besoins dans ces deux pays, mais il y a déjà un certain nombre de gens qui sont penchés sur la chose dans un modèle de développement qui me correspond un peu moins, c’est-à-dire qu’on prend des joueurs pour les faire jouer en France. Nous, ce que nous voulons, c’est faire autrement en formant des entraîneurs, des encadrants, en montant des oppositions de jeu, etc., pour tirer un championnat. Il se passe déjà des choses en Roumanie et en Géorgie qui se passent très bien. Il y a la FIRA-AER (Association européenne de rugby) qui effectue un énorme travail de développement sur ces zones-là. Et puis Eastrugby est une initiative privée qui a envie à la fois d’aider et de se faire plaisir.
Et pourquoi vous intéressez-vous plus spécialement à la République tchèque, alors qu’il y a d’autres pays comme la Russie ou l’Ukraine où le vivant est bien vivant aussi ?

C’est un coup de cœur ! A un moment donné, il faut quand même décider par où on commence même si l’idée est d’associer rapidement deux, trois ou quatre pays aux opérations. Mais au départ, il faut bien commencer quelque part, choisir un premier point de destination, pour être crédible. Il faut avoir des opérations intéressantes, viables et fiables. Après, c’est une affaire de coups de cœur. Ce sont quelques soirées passées sur Internet à regarder ce qui se passe dans ces pays-là et de voir qu’en République tchèque, d’abord le rugby a plus de quatre-vingt ans. Le
Slavia Prague vient de fêter cet anniversaire (
voir l’article). Même si ce n’est pas très connu dans le pays, il y a quand même une histoire. Il y a des gens impliqués. Et puis, familialement, mon épouse est originaire de cette région. On ne s’en est pas soucié pendant très longtemps et puis avec l’âge, on a commencé à s’intéresser à ses racines. J’ai aussi un fils qui pouvait jouer potentiellement pour l’équipe nationale de Slovaquie. Tout cela m’a permis de me poser des questions sur ce qui se passait là-bas. Il a fallu choisir un premier point de chute et c’est ici !
Votre projet se met en place depuis un certain temps déjà. Aujourd’hui, quelques opérations concrètes, sur le terrain, vont bientôt se réaliser.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Le choix qui a été fait, on l’a déjà dit, est celui de développer le championnat et d’élever son niveau sportif. Pour ça, le constat est qu’il y a vraiment besoin d’entraîneurs qui ont touché au haut niveau. Des entraîneurs français vont donc venir sur des sessions d’une semaine à dix jours pour commencer à former des entraîneurs de clubs, discuter avec eux. Il ne s’agira pas de leur expliquer ce qu’est le rugby de très haut niveau, professionnel, mais de leur dire quelle est la marche suivante, de leur donner des éléments, des clefs. Ce sera la première action de cet été. Ensuite, nous allons inviter des entraîneurs tchèques à venir en France dans des clubs professionnels ou de Fédérale 1 pour qu’ils voient un peu comment ça se passe. Ce seront des stages d’observation, ils seront présents et accompagneront l’équipe. Là aussi pour s’imprégner du niveau, des techniques, etc. On va s’efforcer de suivre tout au long de l’année ces actions de formation avec des entraîneurs qui viendront en République tchèque. Après, il faut que les équipes tchèques puissent se confronter, elles ne jouent pas assez souvent à un haut niveau pour progresser. Cela signifie donc organiser quelques tournois, prendre une sélection tchèque pour la faire jouer contre des équipes de Fédérale 1 ou 2 en France. Tout ça dans un cadre de formation et d’opposition. Voilà ce qui va se passer d’ici la fin 2008. On montera également peut-être un match de propagande avec une équipe professionnelle.
A bien comprendre, votre projet dispose d’une oreille attentive en France. Le rugby tchèque ne fait pas rire ?

Pas du tout. Je crois d’ailleurs qu’il n’y a aucun rugby qui fait rire, quand on est passionné et quel que soit le niveau. En France, où le rugby est un sport majeur, j’ai autant de plaisir à aller voir un match de série régionale ou un match de Fédérale 3 qu’une affiche du Top 14. Quand je regarde ce match, je le vois à son niveau. J’ai vu la République tchèque contre la Géorgie et j’ai passé un excellent après-midi de rugby. Effectivement, ce n’était pas Stade toulousain – Stade français, bien que cette année ce match-là n’était pas terrible, mais ça fait plaisir et c’est frais. Oui, c’est ça, c’est le mot qui convient.
Quelle est la réception à laquelle vous avez eu droit lorsque vous avez présenté votre projet aux responsables tchèques puisque la FIRA-AER a déjà mis en place des projets d’aide et de développement depuis de nombreuses années. En quoi ‘East rugby’ se différencie-t-il de ces projets ? Qu’apporte-t-il de plus que la FIRA ?

Au départ, j’avais rencontré M. Jean-Claude Baquet, président de la FIRA-AER, pour lui présenter mon idée. Il a adhéré, bien sûr, parce que le travail réalisé par la FIRA est un énorme travail pour un nombre très important de fédérations affiliées. C’est donc un travail difficile où il faut mener les mêmes actions un peu partout et ce n’est pas simple. Là, notre action est tout à fait privée, individuelle, mais elle est en complément de ce que fait la FIRA. Ce qu’elle fait est magnifique mais elle doit le faire dans tous les pays. Nous, nous en avons choisi un dans un premier temps mais c’est une initiative complémentaire qui va dans le sens de ce que fait la FIRA. Et si on peut lui filer un coup de main, ce sera avec plaisir.
Vous avez parlé de la formation des entraîneurs et techniciens du rugby tchèque. Ces secteurs et ces manques que vous avez identifiés correspondent-ils également aux besoins formulés par les responsables et les dirigeants tchèques ?

Oui. Il y a plusieurs façons d’aider. Dans certains pays, même dans ceux où le rugby est très implanté, comme Madagascar par exemple, où c’est quasiment le sport national, vous êtes très vite dans le social ou le caritatif. Ici, la situation est totalement différente. On est dans du sportif pur. Quand on parle en termes d’aide, la première chose qui vient à la bouche de tous les interlocuteurs que j’ai eus est d’élever le niveau des entraîneurs pour pouvoir ensuite faire progresser le niveau des joueurs et donc du championnat. Il ne s’agit pas de prendre des joueurs, de les envoyer en France et quand ils reviennent, l’équipe nationale est bonne mais le championnat ne vaut rien. Non, ce que tout le monde a tout de suite à la bouche, c’est de mettre le maximum de moyens sur les entraîneurs et les éducateurs. Les former pour qu’ils transmettent aux joueurs et ensuite, cela donnera un championnat de bon niveau. Toutes les attentes vont dans ce sens-là : aider au maximum à la formation des entraîneurs.
Vous avez évoqué les noms de Jan Macháček, ancien joueur de Clermont-Ferrand, club avec lequel il a même disputé une finale de Championnat de France, et de Martin Kafka, qui a été entraîneur de l’équipe nationale et a aussi joué en France. Deux joueurs, deux exemples, qui sont la preuve des liens forts entre les rugbys tchèque et français. Comment expliquez-vous ce rapport entre les deux pays ?

Sur ce que j’en ai vu jusqu’à présent, je crois que le rugby tchèque peut tout à fait correspondre au rugby français. Jan Macháček et Martin Kafka sont venus en France, ils ont été à la hauteur de leurs contrats et ont vraiment porté dignement les couleurs tchèques. Il reste quelque chose de leur passage. Ce sont des passionnés qui ont vraiment connu le très haut niveau. Et quand ils sont de retour dans leur pays natal, ils ont envie d’emmener les gens dans cette direction du haut niveau. Ils sont donc porteurs de beaucoup d’idées, en termes de jeu, de formation, mais aussi de marketing, de communication, etc. Ils ont touché du doigt le haut niveau et ils aimeraient faire partager cette expérience et ce qu’ils ont pu connaître ailleurs à leur fédération, à leurs clubs et à leur équipe nationale. Et puis, ce qui est marrant, c’est que même s’il y a des entreprises françaises, la France n’est pas très représentée en République tchèque d’une manière générale. On ne ressent pas vraiment de présence française comme c’est le cas pour les Anglais, les Américains ou d’autres pays. Mais quand on est sur un terrain de rugby en République tchèque, le français est une langue courante. Même si cela se sait peu, beaucoup de joueurs tchèques évoluent en France. Certes, pas tous en professionnel dans le Top 14 comme les Géorgiens, mais il y en a deux ou trois en Pro D2, dont l’ailier de Toulon Martin Jagr qui a été le meilleur marqueur d’essais du championnat, d’autres en Fédérale 1, etc. Tout ça pour dire que le seul endroit où j’ai vraiment ressenti une présence et une sensibilité françaises dans ce pays, c’est sur les terrains de rugby.